Le monde a besoin de ces yeux-là

Ma chérie, avant de t’endormir l’autre nuit, tu m’as dit que tu voulais être moi, et me voler mon cœur, mes cheveux et mes yeux.
Je t’ai demandé pourquoi tu voulais être moi, et tu ne m’as pas répondue.
Alors je t’ai demandé pourquoi tu voulais me voler mon cœur, et tu m’as dit « c’est parce que tu es trop belle ».
Puis tu t’es endormie.

J’ai mis quelques jours à réfléchir de quelle meilleure manière te répondre. Car à cinq ans tu poses plein de questions, tu t’émerveilles sur le monde, et tu t’affirmes.
Comme quand je t’ai demandé dans le métro si tu étais d’accord pour marcher vite car la pluie recommençait à tomber. Tu as répondu oui. Ensuite je t’ai demandé si je pouvais te faire confiance, tu as répondu non, et fièrement ! Le monsieur à côté a rigolé.
Déjà, je trouve cela super que tu t’affirmes. Tu as le droit de dire non, alors continue de t’entraîner (mais s’il-te-plait pas quand la question est de marcher vite pour ne pas se faire mouiller).

Savoir dire non est parfois un cadeau merveilleux que tu te fais, et que tu fais aux autres, ne laisse jamais personne te dire que ton non était un oui.
Plus tu sauras dire non, et plus tu sauras dire oui.
Car si tu ne sais pas dire non, comment peux-tu savoir, si ton oui était un vrai oui ?
Et un vrai oui n’a pas de prix. Pas de chaînes.
Un vrai oui te rendra heureuse, libre et fière, te donnera confiance en toi.

La confiance en soi, c’est quand tu fais quelque chose de bien, et que tu le sais.
Par exemple, tu sais que tu peux faire tes lacets. Tu peux donc avoir confiance en toi à chaque fois que tu fais tes lacets, et les faire bien.
La confiance en soi c’est aussi savoir que sans rien faire de particulier, juste être toi, tu es quelqu’un de bien.

Tu es une enfant très intelligente et peut-être que j’utilise des mots très compliqués pour me mettre à ta hauteur. Etre grand c’est un peu difficile, car on oublie d’être simple, comme si parler compliqué nous rendait plus intelligent.
En vérité être intelligent, c’est savoir regarder les lumières dans le ciel et voir que c’est une toile de milliers d’étoiles qui veillent sur nous quand on dort.
C’est « capter » la pluie avec des antennes d’escargot pour savoir quand danser dehors, ou bien avoir un cou de girafe pour voir bien plus haut, bien plus loin. Mais si la girafe ne regarde pas le sol de temps en temps, elle tombe.
Si je fais ma girafe, dis-le moi, et je t’expliquerai en langue enfant, la prochaine fois que l’on se verra, et à chacun de tes anniversaires. Parce que j’ai envie d’apprendre avec toi à devenir intelligente pour grandir. Si tu acceptes ?

Pour en revenir à ce que tu m’as dit avant de t’endormir, c’était très beau, et mon cœur s’est ouvert pour t’accueillir. Merci ange.
Mais en fait, je ne suis pas d’accord.

Je ne veux pas que tu deviennes moi.

Ne te trompes pas, je suis très contente de devenir moi, parce que je vais passer ma vie à dessiner et découvrir qui je suis, et c’est un cadeau merveilleux.

Mais toi, tu es TOI. Et le fait qu’on soit chacun nous, tous ressemblants et en même temps tous différents, ça c’est encore plus merveilleux. Regarde, on a les mêmes yeux verts, et pourtant tu sautais dans les flaques. Non pas que tu ne les voyais pas, car je sais que tout simplement, tu ne voyais pas le problème, à sauter dans les flaques !

Le bruit des flaques est si joli.

Tu m’as mise en colère car j’avais peur qu’après tu aies froid à tes pieds mouillés et que tu tombes malades !
J’ai fait ma girafe, et tu as fait ton escargot. Tu vois nous avions toutes les deux raisons !

Alors garde tes yeux car le monde a aussi besoin d’escargots.
Le monde a besoin de toi parce que tu es toi. Unique. Singulière. (Laisse-moi deux ans pour parler en enfant, car c’est bien plus difficile que l’anglais).
Le monde a besoin de toi parce que tu dis non, parce que tu dis oui, parce que tu sais déjà écrire tata, faire tes lacets, dessiner des cœurs bizarres, et lire quelques lettres. Parce que quand ton feutre a tâché la table à travers ta feuille, tu as posé ta feuille sur ton manteau, puis sur la moquette, et tu avais raison ! La table se colorait en violet, alors tu as arrêté de dessiner… sur la table.

Le monde a besoin de ces yeux-là. De ceux qui voient la joie dans la pluie. Comme toi.
De ceux qui ressentent la fierté après la peur de leur premier manège, puis demandent à recommencer. Comme toi.
De ceux qui pleurent quand ils tombent, qui tendent les bras pour qu’on les aide à se relever. Comme toi.
De ceux qui courent de nouveau en riant, avec cette inconnue de son âge dans le tapis roulant.

La vie est une fête ! Comme toi.

Un couple t’a même suivi en rigolant, comme toi. Tu vois la force que tu as ?

Le monde a besoin de toi.

Parce que en grandissant, les girafes se moquent des escargots, et même parfois, les mangent.
Pourtant, l’escargot demande juste à vivre sa vie d’escargot. Parce que pour lui, elle est si importante, et a tant de valeur.
Comme toi.

Et le monde a besoin de toi.
Parce que les grandes personnes ont besoin de voir l’amour, dans les yeux de ceux qui les aiment.

Comme toi, quand tu vois dans mes yeux que je t’aime. Et que je vois dans tes yeux que tu m’aimes.

Les grandes personnes ont besoin de voir, qu’il y a de l’amour dans les yeux de ceux qu’ils aiment.
Et les grandes personnes ont besoin d’ouvrir leurs yeux, sur l’amour de ceux qui les aiment.

Je t’expliquerai tout cela, quand je deviendrai une enfant.
Parce que pour le moment, je suis encore un peu trop grande.

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Sculpture : Cow Parade – Jardin d’Acclimatation